IA : les chefs de projet ont-ils encore de beaux jours devant eux ?
Les chefs de projet sont-ils amenés à disparaître ? En 2019, Gartner
prédisait que l'IA éliminerait environ 80 %
des tâches de gestion de projet et de PMO d'ici 2030.
Que le contenu du métier se transforme ne fait guère de doute, et la
capacité à intégrer l'IA dans les pratiques du quotidien deviendra sans doute
décisive. On imagine en effet aisément ce que l'IA peut apporter à la
planification des tâches et au suivi de leur réalisation, à l'identification
des dépendances, à la gestion proactive des risques, ou encore à la production
des indicateurs clés du projet. Mais sans jouer les augures, nous voyons mal le
métier disparaître, sauf à considérer que la valeur ajoutée du chef de projet
se borne à relever des compteurs et à communiquer sur l'avancement.
Il nous semble au contraire que l'essor de l'IA dans les projets
pourrait rendre le rôle du chef de projet encore plus déterminant : pour bien
cadrer le problème auquel le projet est censé répondre, pour concourir à
l'identification de la ou des solutions à déployer, enfin pour en assurer la
mise en œuvre et accompagner les changements qu'elles induisent.
Pour explorer cette question, nous déroulerons d'abord un exemple
fictif, aux traits volontairement un peu grossis, mais pas si éloigné des
pratiques du terrain : un projet IA, de la promesse du POC (Proof of Concept,
ou preuve de concept) à son arrêt. Nous verrons alors qu'aucune IA, si
performante soit-elle, ne peut apporter une bonne réponse à un problème mal
posé (et que l'outil pourrait même contribuer à en démultiplier les effets
négatifs). Après avoir confronté notre exemple aux principales causes d'échec
des projets IA relevées par les études disponibles, nous examinerons les
questions à se poser avant de lancer un tel projet, et les deux approches qui
permettent d'y répondre. Nous reviendrons enfin sur le rôle du chef de projet.
Le cas : chronique d'un POC en trois temps
Le point de départ
Mois 0 : la promesse du POC
Mois 2 : l'extension
Mois 4 : le stock parle
Ce qui a cloché
Un problème mal posé
Les objectifs du POC ont été établis sur la base de ces présupposés : on s'est focalisé sur la tâche, pas sur le processus (voir la notion d'optimum local et d'optimum global développée dans notre article consacré à l'ouvrage de José Gramdi, La boucle vertueuse de l'excellence). Or, ce qui préoccupait les clients, c'était le délai de réponse. La direction ne l'a pas formulé : sa consigne (« accélérer le traitement des demandes ») a été comprise comme une affaire de temps de traitement. Des objectifs construits à partir de la Voix du Client, comme le veut la phase Définir d'une démarche DMAIC (Définir, Mesurer, Analyser, Améliorer, Maîtriser), auraient porté sur ce délai (voir notre article sur la Voix du Client en gestion de projet). Les objectifs du POC relevaient en réalité de la Voix du Business : un gain de productivité, légitime en soi, mais sans retombée garantie pour le client.
Un POC en conditions idéales
Pourquoi aucun problème n'est-il apparu au mois 0 ? Parce que les conditions du POC les masquaient tous. Une seule équipe : ses catégories étaient cohérentes entre elles, et le modèle erroné appartenait à une autre. Des demandes simples : aucune modification de contrat, donc aucun recours aux modèles les plus sensibles. Quelques semaines avec des volontaires motivés : aucune lassitude dans la relecture. En choisissant les cas, on a testé l'outil là où il avait le plus de chances de réussir, et non dans les conditions du processus réel. C'est une question de représentativité : choisir des volontaires motivés et des demandes simples, c'est écarter précisément les situations où les difficultés se concentrent. Un POC ainsi conçu démontre que la technologie fonctionne ; il en dit peu sur ce qu'elle produira une fois insérée dans le processus.
Les données sont la trace du processus
C'est un principe de base de l'amélioration continue : on ne peut pas améliorer un processus qu'on n'a pas d'abord stabilisé autour d'un standard (voir notre article consacré à la standardisation). On ne peut pas davantage l'automatiser. Car améliorer un processus, c'est d'abord le rendre robuste, c'est-à-dire répétable et le moins variable possible.
La vitesse transforme un défaut en série
L'opacité rend les défauts invisibles (et coûteux)
Rappelons que le Business Case reposait sur des gains de productivité. Or, plus un défaut est détecté tard dans le processus, plus sa correction coûte cher (voir notre article sur l'autoqualité). On l'observe notamment dans le développement logiciel : Barry Boehm et Victor Basili estimaient, en 2001 déjà, que trouver et corriger un défaut logiciel après livraison coûte souvent 100 fois plus cher qu'au stade de la conception (un facteur qu'ils ramenaient plutôt à 5 pour les petits systèmes non critiques). Le contexte diffère de celui de notre service et l'ordre de grandeur varie ; le sens, lui, ne change pas. Arrêtée à la source, au moment de la conception du modèle de réponse, l'erreur aurait coûté une simple correction. Détectée au contrôle, elle a coûté la reprise de dizaines de dossiers. Si elle avait atteint les clients, elle aurait coûté des réclamations à traiter et de la confiance à reconquérir. De quoi entamer sérieusement les économies promises par le Business Case.
Le stock qui parle
Un cas isolé ? Ce que disent les chiffres
À quelle échelle intervient un PMO ? Peut-on en avoir plusieurs dans la même entreprise ?
Conditions de réussite : cinq questions à se poser
- Le processus est-il identifié, avec une finalité et des indicateurs clairs ? Sait-on le nommer, le situer (processus de réalisation, de support ou de management), dire à quoi il sert, pour quel client, et à l'aide de quels indicateurs on juge qu'il remplit sa mission ? Si la réponse varie selon la personne interrogée, le projet IA optimisera quelque chose, mais on ne saura pas quoi.
- Est-il formalisé, et la réalité correspond-elle à l'écrit ? Existe-t-il une cartographie et une fiche processus à jour, qui décrivent les entrées, les sorties, les critères de conformité et les indicateurs ? Quelle part des cas suit réellement le chemin nominal ? Si les exceptions pèsent lourd, c'est le processus qu'il faut retravailler avant de l'outiller.
- A-t-il un propriétaire ? Qui est responsable de la performance du processus de bout en bout, au-delà des silos qu'il traverse ? Sans propriétaire métier, le projet risque d'être porté par la DSI ou par le fournisseur, et personne n'a alors l'autorité pour arbitrer lorsque les réponses produites par l'IA et les pratiques du terrain divergent.
- Est-il piloté, et sait-on où se trouvent les gaspillages ? Le processus fait-il l'objet d'une boucle PDCA qui fonctionne, avec des indicateurs suivis dans la durée et une connaissance de sa variabilité, c'est-à-dire de sa robustesse (délai, taux d'erreur, dispersion) ? Et surtout, connaît-on la part du temps à valeur ajoutée dans le délai total ? Sans mesure de départ, aucune démonstration de gain n'est possible.
- Les données reflètent-elles une pratique standardisée ? Ou une accumulation de pratiques hétérogènes ? Dans le second cas, le chantier prioritaire n'est pas l'IA, mais la standardisation du processus qui produit ces données. Sont-elles, en outre, représentatives de l'ensemble du flux, cas difficiles compris ? Des données tirées d'un échantillon flatteur reproduisent le biais du POC.
Stabiliser puis automatiser, ou refondre from scratch
Une fois le processus maîtrisé, l'assistant IA serait arrivé sur un terrain prêt, avec un standard à amplifier, des indicateurs pour prouver son apport et un propriétaire pour le gouverner. Cette approche est moins spectaculaire. Elle peut révéler, au passage, qu'une bonne partie du gain attendu via l'IA pouvait être obtenue sans elle.
Et le chef de projet, dans tout ça ?
Borner le rôle du chef de projet à celui d'un super exécutant, chargé de mettre en œuvre des solutions clé en main, constitue donc, de notre point de vue, une erreur. La valeur ajoutée d'un chef de projet s'exprime pleinement lorsqu'on lui confie un enjeu de performance à traiter : poser les bonnes questions, analyser le processus, identifier les causes racines de ses dysfonctionnements, proposer et mettre en œuvre les solutions qui y répondent, et accompagner le changement qu'elles impliquent. Autrement dit, décider sur quoi l'on branche l'IA avant de la brancher.
Revenons alors à la prophétie de départ. Gartner évoquait 80 % des tâches de gestion de projet et de PMO absorbées par l'IA, en citant la collecte de données, le reporting et le suivi. Soit : ce sont précisément des tâches d'exécution, a priori les plus faciles à automatiser. Et encore : de notre expérience, savoir où en est réellement une tâche, et ce qui reste à faire, demande souvent une discussion avec ceux qui la réalisent, tant l'information est rarement disponible, d'emblée, sous une forme exploitable. Or, automatiser ces tâches suppose que les flux d'information sur lesquels elles reposent soient fiables, et notre exemple montre ce qu'il advient lorsqu'ils ne le sont pas.
Si l'IA reprend une part croissante des tâches d'exécution, elle rend d'autant plus nécessaire ce qu'elle ne fait pas : poser le problème avant de choisir la solution, puis accompagner les changements que celle-ci induit. C'est en cela que les chefs de projet ont, nous semble-t-il, encore de beaux jours devant eux.
IA et processus en synthèse
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