IA : les chefs de projet ont-ils encore de beaux jours devant eux ?

Oct 14 / Sébastien Lo Presti

Les chefs de projet sont-ils amenés à disparaître ? En 2019, Gartner prédisait que l'IA éliminerait environ 80 % des tâches de gestion de projet et de PMO d'ici 2030.

Que le contenu du métier se transforme ne fait guère de doute, et la capacité à intégrer l'IA dans les pratiques du quotidien deviendra sans doute décisive. On imagine en effet aisément ce que l'IA peut apporter à la planification des tâches et au suivi de leur réalisation, à l'identification des dépendances, à la gestion proactive des risques, ou encore à la production des indicateurs clés du projet. Mais sans jouer les augures, nous voyons mal le métier disparaître, sauf à considérer que la valeur ajoutée du chef de projet se borne à relever des compteurs et à communiquer sur l'avancement.

Il nous semble au contraire que l'essor de l'IA dans les projets pourrait rendre le rôle du chef de projet encore plus déterminant : pour bien cadrer le problème auquel le projet est censé répondre, pour concourir à l'identification de la ou des solutions à déployer, enfin pour en assurer la mise en œuvre et accompagner les changements qu'elles induisent. Pour explorer cette question, nous déroulerons d'abord un exemple fictif, aux traits volontairement un peu grossis, mais pas si éloigné des pratiques du terrain : un projet IA, de la promesse du POC (Proof of Concept, ou preuve de concept) à son arrêt. Nous verrons alors qu'aucune IA, si performante soit-elle, ne peut apporter une bonne réponse à un problème mal posé (et que l'outil pourrait même contribuer à en démultiplier les effets négatifs). Après avoir confronté notre exemple aux principales causes d'échec des projets IA relevées par les études disponibles, nous examinerons les questions à se poser avant de lancer un tel projet, et les deux approches qui permettent d'y répondre. Nous reviendrons enfin sur le rôle du chef de projet.

Le cas : chronique d'un POC en trois temps

Le point de départ

Imaginons un service de Middle Office chargé de traiter au quotidien les demandes de ses clients (réclamations, modifications de contrat, demandes de documents, etc.), qui lui parviennent par écrit ou par téléphone. Trois équipes se partagent le flux. Le délai moyen de réponse est de quatre jours, les clients s'en plaignent. La direction veut accélérer le traitement des demandes.

Mois 0 : la promesse du POC

Un projet IA est lancé, et un chef de projet désigné. Pour tous les acteurs, accélérer le traitement des demandes, c'est accélérer le travail des gestionnaires, et la solution cible apparaît évidente : un assistant qui analyse chaque demande écrite, la catégorise et rédige un projet de réponse que le gestionnaire n'a plus qu'à relire et ajuster. Les demandes téléphoniques restent hors périmètre. Les objectifs du POC sont fixés en conséquence : réduire le temps de traitement des tâches incombant au gestionnaire.

Pour aller vite, le POC démarre avec quelques gestionnaires volontaires d'une seule des trois équipes, sur de vraies demandes, choisies parmi les plus simples. Chaque projet de réponse est relu attentivement par les gestionnaires, puis validé par le responsable, comme toute réponse du service. Les résultats sont bluffants : le temps de traitement des gestionnaires passe d'une demi-heure à dix minutes. Rapporté au volume annuel de demandes, le temps économisé laisse entrevoir des gains de productivité substantiels. Le Business Case s'écrit presque tout seul, et la direction décide d'étendre le POC aux trois équipes.

Mois 2 : l'extension

Pour préparer l'extension, l'assistant est paramétré à partir de l'historique des trois équipes, notes des appels téléphoniques comprises, et l'on rassemble leurs modèles de réponse. Le POC est étendu à une partie du flux écrit de chaque équipe. Avec le volume et la diversité des demandes, le risque change d'échelle. Par prudence, on ajoute un contrôle propre au POC : chaque projet de réponse est vérifié sur le fond par un second gestionnaire avant de partir en validation chez le responsable. Ce contrôle étant une précaution du projet, et non une étape du processus amenée à perdurer, sa durée n'est pas comptée dans le temps de traitement des gestionnaires mesuré dans le cadre du POC.

Le contrôle retient de nombreux dossiers, et l'on commence à analyser les anomalies. Trois problèmes apparaissent. D'abord, la catégorisation automatique est erratique : les trois équipes n'ont pas la même façon de qualifier et de catégoriser les demandes. Ce qu'une équipe classe en « réclamation », une autre le classe en « demande d'information » ; ce qu'une équipe considère comme « urgent » ne l'est pas pour la voisine. Ensuite, un modèle de réponse issu de l'une des deux nouvelles équipes contient une erreur sur les conditions d'une modification de contrat. Les gestionnaires de cette équipe la connaissaient et la corrigeaient de tête à chaque réponse, mais le modèle, lui, n'avait pas été mis à jour. En quelques jours, l'erreur se retrouve dans des dizaines de projets de réponse, y compris dans les équipes non concernées à l'origine, et il faut les corriger un à un. Enfin, une partie de ces erreurs avait franchi sans encombre la relecture des gestionnaires. Grâce à ce contrôle, propre au POC, aucune réponse erronée n'atteint un client.

Mois 4 : le stock parle

Entre-temps, les catégories ont été harmonisées, les modèles de réponse standardisés et validés, la relecture renforcée, et le contrôle propre au POC a été levé. Les indicateurs du POC sont au vert : l'assistant fonctionne, et le temps de traitement des tâches incombant au gestionnaire est bien tombé à dix minutes.

Mais les dossiers, qui sortent désormais plus vite des mains des gestionnaires, s'empilent devant le responsable de leur validation. Submergé, c'est lui qui tire la sonnette d'alarme. En toile de fond, les réclamations sur les délais ne baissent pas. On cherche à comprendre, et l'on suit enfin de bout en bout quelques demandes traitées depuis la levée du contrôle : le délai de réponse au client n'a pas bougé. Il est toujours de quatre jours, à peu de chose près.

Le POC a atteint ses propres objectifs, mais les clients attendent toujours autant. Quant aux gains de productivité promis, ils demeurent largement hypothétiques. Le POC est arrêté. Qu'est-ce qui a cloché ?

Ce qui a cloché

Un problème mal posé

Personne n'a observé le processus dans son ensemble : l'attention s'est entièrement portée sur l'étape de traitement par les gestionnaires, sans rapporter la demi-heure qu'elle représentait aux quatre jours que met une demande à traverser le processus de bout en bout. Deux présupposés ont présidé au cadrage du POC : que l'on savait où se situait le problème (le temps de traitement des tâches incombant au gestionnaire), et que la solution était évidente (l'accélérer).

Les objectifs du POC ont été établis sur la base de ces présupposés : on s'est focalisé sur la tâche, pas sur le processus (voir la notion d'optimum local et d'optimum global développée dans notre article consacré à l'ouvrage de José Gramdi, La boucle vertueuse de l'excellence). Or, ce qui préoccupait les clients, c'était le délai de réponse. La direction ne l'a pas formulé : sa consigne (« accélérer le traitement des demandes ») a été comprise comme une affaire de temps de traitement. Des objectifs construits à partir de la Voix du Client, comme le veut la phase Définir d'une démarche DMAIC (Définir, Mesurer, Analyser, Améliorer, Maîtriser), auraient porté sur ce délai (voir notre article sur la Voix du Client en gestion de projet). Les objectifs du POC relevaient en réalité de la Voix du Business : un gain de productivité, légitime en soi, mais sans retombée garantie pour le client.

Un POC en conditions idéales

Pourquoi aucun problème n'est-il apparu au mois 0 ? Parce que les conditions du POC les masquaient tous. Une seule équipe : ses catégories étaient cohérentes entre elles, et le modèle erroné appartenait à une autre. Des demandes simples : aucune modification de contrat, donc aucun recours aux modèles les plus sensibles. Quelques semaines avec des volontaires motivés : aucune lassitude dans la relecture. En choisissant les cas, on a testé l'outil là où il avait le plus de chances de réussir, et non dans les conditions du processus réel. C'est une question de représentativité : choisir des volontaires motivés et des demandes simples, c'est écarter précisément les situations où les difficultés se concentrent. Un POC ainsi conçu démontre que la technologie fonctionne ; il en dit peu sur ce qu'elle produira une fois insérée dans le processus.

Les données sont la trace du processus

Paramétré à partir de l'historique des trois équipes, l'assistant en a reproduit fidèlement les incohérences. On pourrait n'y voir qu'un problème de qualité des données, donc un problème technique. Ce serait oublier que les données sont le sous-produit des processus, la trace d'une manière de faire. Si le processus n'est pas standardisé, les données ne peuvent pas l'être ; et les notes des appels téléphoniques, rédigées par chaque gestionnaire à sa manière, ajoutaient encore à la variabilité. Une IA paramétrée à partir de ces données reflète alors ce que l'on a consigné (approximations comprises), et non ce que l'on devrait faire. Nettoyer les données sans standardiser le processus revient à vider la baignoire sans fermer le robinet.

C'est un principe de base de l'amélioration continue : on ne peut pas améliorer un processus qu'on n'a pas d'abord stabilisé autour d'un standard (voir notre article consacré à la standardisation). On ne peut pas davantage l'automatiser. Car améliorer un processus, c'est d'abord le rendre robuste, c'est-à-dire répétable et le moins variable possible.

La vitesse transforme un défaut en série

Aucun standard ne régissait la création des modèles de réponse, et personne n'était chargé d'en valider le contenu : l'erreur relevait donc d'un défaut du processus. Ce défaut restait invisible tant que les gestionnaires de l'équipe concernée corrigeaient l'erreur de tête, à chaque réponse. Mais ce contournement n'était écrit nulle part, et surtout pas dans le modèle sur lequel s'appuyait l'assistant pour rédiger ses projets de réponse. Commise par un gestionnaire, une erreur touche un dossier ; inscrite dans un modèle et reproduite par l'assistant, elle en a touché ici des dizaines en quelques jours. Posée sur un processus mal maîtrisé, une IA devient une machine à surproduire : plus d'outputs, plus vite, dont une partie finit en rebuts et retouches.

L'opacité rend les défauts invisibles (et coûteux)

Pourquoi une partie des erreurs a-t-elle franchi la relecture des gestionnaires ? Pas par négligence. Les projets de réponse étaient propres, bien rédigés, plausibles, et les gestionnaires, passés du rôle de rédacteur à celui de relecteur, les lisaient de moins en moins en détail. Le phénomène porte un nom, la « complaisance envers l'automatisation » : Raja Parasuraman et Dietrich Manzey ont montré en 2010 qu'il touche aussi bien les novices que les experts, et que l'entraînement ne suffit pas à l'éviter. Un processus manuel défaillant fait du bruit ; un processus automatisé défaillant peut rester silencieux un certain temps. Sans le contrôle propre au POC, décidé par prudence, l'erreur de modèle aurait pu atteindre les clients. On ajoute ainsi à un problème de qualité un problème de détection, soit une combinaison coûteuse.

Rappelons que le Business Case reposait sur des gains de productivité. Or, plus un défaut est détecté tard dans le processus, plus sa correction coûte cher (voir notre article sur l'autoqualité). On l'observe notamment dans le développement logiciel : Barry Boehm et Victor Basili estimaient, en 2001 déjà, que trouver et corriger un défaut logiciel après livraison coûte souvent 100 fois plus cher qu'au stade de la conception (un facteur qu'ils ramenaient plutôt à 5 pour les petits systèmes non critiques). Le contexte diffère de celui de notre service et l'ordre de grandeur varie ; le sens, lui, ne change pas. Arrêtée à la source, au moment de la conception du modèle de réponse, l'erreur aurait coûté une simple correction. Détectée au contrôle, elle a coûté la reprise de dizaines de dossiers. Si elle avait atteint les clients, elle aurait coûté des réclamations à traiter et de la confiance à reconquérir. De quoi entamer sérieusement les économies promises par le Business Case.

Le stock qui parle

Au mois 4, les indicateurs du POC étaient au vert, le délai client au rouge : c'est ce que l'on appelle couramment l'effet pastèque. Pour comprendre pourquoi le délai n'a pas bougé, il suffit de suivre une demande de bout en bout. Sur quatre jours, elle passait une demi-heure (dix minutes avec l'assistant) entre les mains d'un gestionnaire ; le reste du temps, elle attendait : d'être affectée, d'être validée par un responsable, ou qu'une autre entité fournisse une information manquante. Un constat banal dans les activités de service (voir notre synthèse de l'ouvrage Making IT Lean).

Au regard du Lean, le parcours de cette demande cumule les gaspillages. Des attentes, à chaque étape. Des transports, avec les allers-retours entre les équipes et vers l'autre entité. Des étapes superflues, avec une validation systématique par un responsable, y compris pour les demandes les plus simples. Du surstockage, avec l'encours de dossiers qui s'accumule devant chaque étape. Aucun de ces gaspillages ne se situait dans la rédaction de la réponse, c'est-à-dire dans la seule étape que l'on a accélérée via l'IA. Le POC en a même ajouté d'autres : la surproduction et les retouches du mois 2, et le huitième gaspillage, la sous-utilisation des compétences, avec des gestionnaires expérimentés réduits à relire en diagonale des réponses rédigées par une machine.

L'assistant a divisé par trois la demi-heure passée entre les mains du gestionnaire et laissé intacts les quatre jours d'attente : rapportée au délai total, la part de la valeur ajoutée était infime, et elle l'est restée. Pour le Lean, la performance consiste à augmenter la valeur ajoutée en proportion, et non en valeur absolue. On a gagné en productivité sur une étape, pas sur le processus.

Surtout, accélérer une étape qui n'est pas la contrainte du système ne fait pas avancer l'ensemble plus vite : cela crée seulement du stock devant la contrainte (voir notre article sur la théorie des contraintes). Ici, la contrainte était la validation, et non la rédaction. Les dossiers sortaient plus vite des mains des gestionnaires, mais c'était pour s'accumuler devant le responsable de leur validation, dont la capacité, elle, n'avait pas changé. L'encours s'est déplacé, et le délai global n'a pas bougé. Le délai client ne figurait pas parmi les indicateurs du POC : c'est le stock qui a parlé, par la voix de celui qui le voyait grossir. Restait une question : que faire du temps libéré chez les gestionnaires ? En réaffecter une partie à la contrainte, par exemple en leur confiant la validation des demandes les plus simples, aurait commencé à soulager le goulot.

Le service a cherché la vitesse sur une étape. Il aurait fallu d'abord regarder où se perdait le temps. La bonne question n'était donc pas « combien de temps l'IA va-t-elle faire gagner sur cette tâche ? », mais « quelle part du délai et du coût total cette tâche représente-t-elle, et où se trouvent les gaspillages ? ». Pour y répondre, il convient de chiffrer, par exemple avec la démarche présentée dans notre article sur la valorisation des gaspillages, qui relie chaque gaspillage à des postes de coûts. Un tel chiffrage, réalisé au mois 0, aurait montré que le gisement ne se trouvait pas dans la rédaction des réponses.
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Un cas isolé ? Ce que disent les chiffres

À quelle échelle intervient un PMO ? Peut-on en avoir plusieurs dans la même entreprise ?


Notre service est fictif, mais sa trajectoire est banale. Les données disponibles sur les projets IA proviennent de sources et de méthodologies différentes, et aucune n'est parfaite. Elles convergent néanmoins.

Dans une étude de 2024 sur les causes racines de l'échec des projets d'IA, la RAND Corporation (un organisme de recherche qui ne vend ni logiciel ni conseil) rappelle que, selon certaines estimations, plus de 80 % des projets d'IA échouent, soit deux fois plus que les projets informatiques sans IA. Pour comprendre pourquoi, ses chercheurs ont interrogé 65 data scientists et ingénieurs expérimentés. La première cause identifiée n'a rien de technique : des dirigeants qui ne formulent pas clairement le problème à résoudre, ni les indicateurs à optimiser. Viennent ensuite le manque de données de qualité, et la tentation d'utiliser la technologie la plus avancée plutôt que la plus adaptée au problème. Notre exemple coche les deux premières cases : la direction a demandé d'accélérer le traitement sans préciser ce qu'il fallait accélérer, et personne n'a mesuré d'où venait le délai ; quant à l'assistant, il a été paramétré à partir de données issues d'un processus non standardisé.

Gartner allait dans le même sens. Le cabinet prévoyait en 2024 qu'au moins 30 % des projets d'IA générative seraient abandonnés après le POC d'ici fin 2025, en citant notamment la mauvaise qualité des données et une valeur métier mal définie. Début 2025, il estimait que 60 % des projets d'IA dépourvus de données « prêtes pour l'IA » seraient abandonnés d'ici 2026. Il s'agit de prévisions et non de bilans. Pour autant, elles pointent vers des causes qui n'ont rien à voir avec la puissance des modèles.

Le Boston Consulting Group constatait de son côté que 74 % des entreprises n'avaient pas encore démontré de valeur tangible de l'IA, et que les difficultés rencontrées tenaient pour environ 70 % aux personnes et aux processus, pour 20 % à la technologie et pour 10 % seulement aux algorithmes. Quant à l'enquête annuelle de McKinsey publiée en août 2026, elle montre que seuls 6 % des répondants attribuent à l'IA au moins 5 % de leur résultat opérationnel et en jugent l'impact significatif. Ces 6 % se distinguent notamment par la refonte de leurs processus : près de trois quarts d'entre eux ont fondamentalement repensé leurs flux de travail, contre un quart des autres répondants.

Conditions de réussite : cinq questions à se poser

Mettre en œuvre une approche processus passe par quatre étapes : identifier et classer les processus, les formaliser, organiser leur pilotage, puis les piloter selon les principes du PDCA (pour Plan, Do, Check, Act, voir notre article sur l'amélioration continue). Ces étapes constituent les prérequis d'un projet IA qui a une chance de réussir. On peut en tirer cinq questions, valables pour n'importe quel processus, à se poser avant de lancer le moindre POC.

  1. Le processus est-il identifié, avec une finalité et des indicateurs clairs ? Sait-on le nommer, le situer (processus de réalisation, de support ou de management), dire à quoi il sert, pour quel client, et à l'aide de quels indicateurs on juge qu'il remplit sa mission ? Si la réponse varie selon la personne interrogée, le projet IA optimisera quelque chose, mais on ne saura pas quoi.

  2. Est-il formalisé, et la réalité correspond-elle à l'écrit ? Existe-t-il une cartographie et une fiche processus à jour, qui décrivent les entrées, les sorties, les critères de conformité et les indicateurs ? Quelle part des cas suit réellement le chemin nominal ? Si les exceptions pèsent lourd, c'est le processus qu'il faut retravailler avant de l'outiller.

  3. A-t-il un propriétaire ? Qui est responsable de la performance du processus de bout en bout, au-delà des silos qu'il traverse ? Sans propriétaire métier, le projet risque d'être porté par la DSI ou par le fournisseur, et personne n'a alors l'autorité pour arbitrer lorsque les réponses produites par l'IA et les pratiques du terrain divergent.

  4. Est-il piloté, et sait-on où se trouvent les gaspillages ? Le processus fait-il l'objet d'une boucle PDCA qui fonctionne, avec des indicateurs suivis dans la durée et une connaissance de sa variabilité, c'est-à-dire de sa robustesse (délai, taux d'erreur, dispersion) ? Et surtout, connaît-on la part du temps à valeur ajoutée dans le délai total ? Sans mesure de départ, aucune démonstration de gain n'est possible.

  5. Les données reflètent-elles une pratique standardisée ? Ou une accumulation de pratiques hétérogènes ? Dans le second cas, le chantier prioritaire n'est pas l'IA, mais la standardisation du processus qui produit ces données. Sont-elles, en outre, représentatives de l'ensemble du flux, cas difficiles compris ? Des données tirées d'un échantillon flatteur reproduisent le biais du POC.

Répondre « non » à plusieurs de ces questions ne veut pas dire qu'il faut renoncer à l'IA. Cela veut dire qu'il ne faut pas la brancher sur le processus tel qu'il est, comme l'a fait notre service, mais choisir entre deux approches : stabiliser le processus avant de l'automatiser, ou le refondre from scratch en tirant parti de ce que permet l'IA.

Stabiliser puis automatiser, ou refondre from scratch

Première approche : stabiliser d'abord, automatiser ensuite. C'est le terrain naturel de la démarche DMAIC, présentée dans notre article sur le Lean Six Sigma. La phase Mesurer aurait montré, dès le départ, que l'essentiel des quatre jours se passait en attentes (d'affectation, de validation) et en allers-retours avec une autre entité. L'analyse aurait pu conduire à supprimer la validation systématique pour les demandes standard, à harmoniser les catégories entre les équipes et à fixer un délai de réponse interne à l'autre entité. La phase Maîtriser aurait ensuite permis d'ancrer ces changements : un standard partagé par les trois équipes, un propriétaire désigné pour le processus de bout en bout, des indicateurs suivis en PDCA.
Une fois le processus maîtrisé, l'assistant IA serait arrivé sur un terrain prêt, avec un standard à amplifier, des indicateurs pour prouver son apport et un propriétaire pour le gouverner. Cette approche est moins spectaculaire. Elle peut révéler, au passage, qu'une bonne partie du gain attendu via l'IA pouvait être obtenue sans elle.

Seconde approche : refondre le processus from scratch en tirant parti de ce que permet l'IA. C'est celle que défendait Michael Hammer dès 1990, dans un article de la Harvard Business Review au titre explicite : « Reengineering Work: Don't Automate, Obliterate ». C'est aussi celle que pratiquent les organisations les plus performantes selon McKinsey. La question n'est plus « comment l'IA peut-elle accélérer ce que nous faisons ? », mais « si nous concevions ce processus aujourd'hui, avec ces capacités, à quoi ressemblerait-il ? ». Dans notre service, l'IA pourrait catégoriser et orienter chaque demande vers la bonne personne dès sa réception, traiter de bout en bout les demandes simples sans validation, et ne solliciter un gestionnaire que pour les cas complexes. On s'attaquerait alors directement aux attentes, au lieu d'accélérer la rédaction.

Cette seconde approche obéit à un principe que le Lean a formalisé bien avant l'IA : le Jidoka, ou autonomation, l'un des deux piliers du système de production de Toyota. L'idée, qui remonte aux métiers à tisser de Sakichi Toyoda, est qu'une machine ne doit pas seulement produire, mais s'arrêter d'elle-même dès qu'un défaut apparaît, afin que le problème soit traité à la source. Dans cette philosophie, l'automatisation n'est jamais une fin en soi : elle sert d'abord à protéger un standard, ensuite seulement à aller plus vite. Transposé à notre exemple, cela donne une IA conçue pour s'arrêter dès qu'une demande sort du standard : elle traite ce qui est standard et renvoie explicitement vers un humain ce qui sort du cadre, au sein d'un processus conçu pour arrêter les défauts à la source (modèles de réponse validés avant leur mise en service, taux d'erreur suivi dès les premiers dossiers). Cela aurait évité l'erreur de modèle et la relecture en diagonale du mois 2. C'est la logique que décrit BCG dans une publication de 2026 : une entreprise industrielle a conçu son processus pour que des agents IA traitent seuls environ 70 % des demandes (les plus simples), tandis qu'environ 20 % requièrent une collaboration avec un humain et 10 % une intervention humaine approfondie.

Qu'on stabilise ou qu'on refonde, on change de nature de projet. Notre service a lancé un projet de mise en œuvre : on pense avoir la solution, et l'on attend du chef de projet qu'il l'exécute. Les deux approches relèvent au contraire d'un projet d'amélioration, voire de transformation : on part de problèmes, d'enjeux de performance ou de retours clients ; on analyse, on en déduit les causes, on priorise, puis on améliore. Et l'on ne sait pas à l'avance quelle sera la solution. Un tel projet touche aux rôles (le responsable des validations, les gestionnaires), aux compétences, aux habitudes. Il exige un Business Case qui mesure les bons indicateurs, une situation de départ chiffrée et une conduite du changement à part entière. Si, comme le constatait BCG en 2024, les difficultés tiennent d'abord aux personnes et aux processus, c'est là que doit porter l'essentiel de l'effort.

Quant à la voie suivie par notre service (prendre le processus tel qu'il est, ajouter l'assistant et attendre la magie), c'est précisément celle qui alimente les taux d'abandon après POC évoqués plus haut.

Et le chef de projet, dans tout ça ?

Dans notre exemple, le projet a été lancé à partir d'une solution, et non d'un problème. Partir de la solution est parfois nécessaire (un changement d'ERP ou une contrainte technologique externe, par exemple). Même dans ce cas, le rôle du chef de projet ne se limite pas à la mettre en œuvre : il lui revient de challenger le besoin, de faire exprimer à la direction un objectif SMART et de s'assurer que le problème et ses causes sont réellement connus. Présent dès le cadrage du POC, notre chef de projet aurait pu demander à la direction ce qu'elle entendait par accélérer le traitement des demandes, et s'étonner que les objectifs du POC ne reflètent pas la Voix du Client : portant sur le temps de traitement, ils ne remplissaient pas le critère d'alignement de la méthode SMART.

Borner le rôle du chef de projet à celui d'un super exécutant, chargé de mettre en œuvre des solutions clé en main, constitue donc, de notre point de vue, une erreur. La valeur ajoutée d'un chef de projet s'exprime pleinement lorsqu'on lui confie un enjeu de performance à traiter : poser les bonnes questions, analyser le processus, identifier les causes racines de ses dysfonctionnements, proposer et mettre en œuvre les solutions qui y répondent, et accompagner le changement qu'elles impliquent. Autrement dit, décider sur quoi l'on branche l'IA avant de la brancher.

Revenons alors à la prophétie de départ. Gartner évoquait 80 % des tâches de gestion de projet et de PMO absorbées par l'IA, en citant la collecte de données, le reporting et le suivi. Soit : ce sont précisément des tâches d'exécution, a priori les plus faciles à automatiser. Et encore : de notre expérience, savoir où en est réellement une tâche, et ce qui reste à faire, demande souvent une discussion avec ceux qui la réalisent, tant l'information est rarement disponible, d'emblée, sous une forme exploitable. Or, automatiser ces tâches suppose que les flux d'information sur lesquels elles reposent soient fiables, et notre exemple montre ce qu'il advient lorsqu'ils ne le sont pas.

Si l'IA reprend une part croissante des tâches d'exécution, elle rend d'autant plus nécessaire ce qu'elle ne fait pas : poser le problème avant de choisir la solution, puis accompagner les changements que celle-ci induit. C'est en cela que les chefs de projet ont, nous semble-t-il, encore de beaux jours devant eux.

IA et processus en synthèse

Garbage in, garbage out : l'expression apparaît dans la presse américaine dès 1957, dans le jargon des mathématiciens de l'armée qui faisaient tourner les premiers ordinateurs. L'idée est plus ancienne encore : en 1864, Charles Babbage, pionnier des machines à calculer, racontait qu'on lui avait demandé à deux reprises si, en entrant de mauvais chiffres dans sa machine, on en obtiendrait les bonnes réponses, avouant ne pas parvenir à concevoir « le genre de confusion d'idées » qui pouvait provoquer une telle question. Plus d'un siècle et demi plus tard, on se la pose à propos de l'IA. La règle vaut toujours, à deux nuances près : la sortie médiocre est produite plus vite, et elle a l'air plus convaincante.

Au fond, notre exemple n'est pas d'abord une histoire d'IA. C'est celle d'une mauvaise réponse apportée à un problème mal posé, sur la foi de présupposés que personne n'a challengés. Avec l'IA, les défauts du processus sont simplement apparus plus vite et à plus grande échelle. Branchée sur un processus stabilisé ou refondu, l'IA peut en revanche devenir un levier d'amélioration continue, comme le montre Damien dans notre article consacré aux applications de l'IA en excellence opérationnelle. Elle n'en reste pas moins un amplificateur de ce qu'on lui donne à traiter. Avant d'acheter l'amplificateur, mieux vaut vérifier la qualité du signal.
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À propos de l'auteur

Sébastien Lo Presti
Passionné par les sciences sociales, la gestion de projet et le management de la qualité.

Animé par la volonté de partager et de transmettre des connaissances.

Je suis par ailleurs cofondateur de Lean en ligne, organisme de formation spécialisé en Excellence Opérationnelle.